| I Thomas CHABLE LES BRÛLEURS I > du 17 novembre au 31 décembre 2004 Biographie Les brûleurs: "L'autre" Ceux qui avaient vu le début provisoire des " Brûleurs ", il y a deux ans aux Brasseurs, à Liège, et qui apprécient les photographies de Thomas Chable, ne doivent cependant pas s attendre à retrouver la même exposition. " Lautre " est la deuxième partie de ce cycle initié au Maroc sous le générique " Des deux rives lautre ". Cette exposition est constituée de photographies inédites réalisées à lextrémité méridionale de lEspagne. La scène se passe quelque part entre Tanger et Gibraltar, Ceuta ou Tarifa. Quelque part entre 2000 et 2004 mais la même scène, pas très nouvelle, sest répétée souvent encore depuis, se rejoue ailleurs Des gens partent, ils quittent ville ou village, famille, maison, travail, quand il y en avait. Ils laissent tout derrière eux et parfois leur avenir, franchissent le détroit, font le pas, discrètement, clandestinement, désespérément le plus souvent. Quittant une terre dont ils se disent quelle les a mal portés, mal choyés, pour céder aux mirages plus ou moins réalistes de lOccident. Venus du Maroc, de plus bas ou carrément dailleurs : Turquie, Asie ou Moyen-Orient. Ce sont ceux quon appelle les " brûleurs ", ceux qui lâchent, larguent, risquent tout ; comme nos casinos feutrés ont leurs flambeurs, poussés par dautres démons, qui pareillement vont trop loin au risque de " se griller " (petits frissons devant la perte et le vide réinventés pour l'homme de confort). Mais pour ces immigrés clandestins, la mise est lourde et sans échappatoire. Le mouvement débute sur les côtes marocaines, tangue ou nage vaille que vaille à travers la Méditerranée, se prolonge, quand tout va bien, côté espagnol ou plus haut, parfois débouche sur une détention en centre fermé, parfois sur un retour à la case départ, sans rien gagner, mais en perdant en chemin les papiers de leur identité, brûlés pour tenter de protéger les passeurs ou de renaître ailleurs, anonyme, différent. Ce mauvais scénario apporte régulièrement son lot de petites anecdotes ou de grandes catastrophes (au rythme effrayant de trois morts par jour au long des 14 km du détroit méditerra-néen, pour environ 30 000 tentatives par an); et de chacune de ces étapes, Thomas Chable sest fait le témoin. Ses images montrent des paysages ou des hommes, seuls ou entre eux, libres ou prisonniers (de lOccident ou du rêve de lOccident). Elles sont pleines démotion ou parfois vides parce quil ny a plus rien à voir, que des traces, des lambeaux, les signes dune mue récente, dune vieille vie ou dune vieille peau quon a laissées sur place, au milieu des bois et des campements de fortune. " Ici, des hommes sont passés. " Derrière leur filtre, nos sociétés médiatiques accueilleront plus volontiers leur image que leur souffrance (car si toutes les photos ne sont pas clandestines, alors plus aucune ne lest). La photo est alors à double tranchant Chable, intimiste itinérant, impressionniste qui sétait fait le chantre dune Afrique tranquille et un peu nonchalante (Odeurs d'Afrique, Contretype/La lettre volée, 2000), se penche ici sur une réalité crue et complexe, un sujet particulier et universel, celui des déracinements et des migrations anarchiques. La touche affective et sensible qui lui est propre, ses jeux dombre et de flous ténus, sa façon non conventionnelle de marier contexte, décor, natures mortes et fragments de présence humaine (un dos, une ombre, un bras ) se complètent ici d'images plus fronta-les, de scènes et de visages plus nets. Il ne s'agit pas pour lui de faire le photoreporter ou de jouer les chroniqueurs improvisés, mais d'aller à la rencontre des gens et cadrer une présence, sentir une lumière qui est aussi une douleur. Comme si, au fil de ses vagabondages, il avait été accroché par quelque chose quil " ne pouvait pas ne pas voir ", comme il dit, et qui lui ait demandé une focalisation, une accommodation plus intenses. Ces visages la seule chose parfois que ces fuyards ont pu emporter sont la face muette d'histoires qui restent à raconter Le photographe progresse par cercles concentriques, c'est lui aussi un migrant : une rencontre amène la suivante, une préoccupation, une autre, un espace ouvert conduit ailleurs, plus loin. Le hasard et la curiosité amènent la persévérance, la douceur et la précision se doivent d'ouvrir à la dimension politique et le détail se veut honnête, adressé qu'il est, en priorité, au destin de ces populations en souffrance et en équilibre instable. Pas d'explication, de discours, de statistiques sèches. Ce travail est très probablement (et dans la tête du photographe, à coup sûr) encore en cours : désir de revoir ces hommes et ces femmes, désir de retourner photographier ces groupes dépouses et de mères marocaines qui sunissent pour tenter de dissuader les hommes de partir, de parcourir ce sillon tangent de lémigration du Niger au Maroc à travers le Sahara, photographier ces destinations charters aléatoires où lon redébarque les expulsés, et ces centres fermés où parfois, à petit feu, certains " brûleurs " croupissent indéfiniment et consument leurs dernières illusions C'est sûrement beaucoup plus qu'un " sujet photographique " pour Thomas Chable, lui qui, sans détour, vous répondra : " et si on me demande pourquoi ces photos, on pourrait aussi dabord me demander comment je vis. " Et cela aussi, ses images nous le disent un peu. Emmanuel d'Autreppe (extrait d'un article critique paru dans "l'Art même" et revu pour l'exposition) Ce travail a bénéficié du soutien Des Brasseurs à Liège (cycle " Par défaut "), du CNA-Luxembourg (Programme Mosaïque) et de lasbl " Semence de curieux ". Suite... (propos de Thomas Chable) |
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