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I Bruxelles-Europe, Philippe HERBET I
Carnet de Résidence#1 Bruxelles, Editions Contretype, 2004. ouvrage bilingue: français/anglais format: 15,5 x 11,5 cm pages: 64 pages, 41 illustrations en quadrichromie textes: Philippe Herbet et Jean-Louis Godefroid Graphic Design by [Sign'] prix de vente: 9 euros Dépôt légal D/2004/3857/13 Les photographies de ce livre ont été réalisées dans le cadre du programme des résidences dartistes à Bruxelles proposées par lEspace Photographique Contretype avec le soutien de la Commission Communautaire française (COCOF). Cest dimanche. Premier dimanche à Bruxelles. Un autobus à impériale, bleu Europe, " Visit Brussels Line " memmène avec des touristes japonais et pakistanais. Comme tout le monde, jai mis le casque pour écouter les commentaires, mais jai branché le sélecteur sur " Russe ". Cette belle langue me rassure et jai déjà limpression dêtre ailleurs. Cest très agréable de se laisser emmener avec ces touristes de bonne humeur, ce dimanche de printemps. Lautobus glisse dans les rues étrangement calmes - de Bruxelles. Les paysages défilent : Gare Centrale / Centraal Station Pacheco (lorsque le véhicule passe sous les tunnels, le même réflexe nous fait baisser la tête) Atomium Heysel/Heizel (des petits personnages multicolores en train de " faire la planche ") Palais royal / Koninklijk paleis Bourse Grandplace / Beurs Grote Markt (un couple monte, sinstalle en face de moi et mange des fraises lodeur des premières fraises) Lombard Manneken Pis place du Sablon / Zavelplein place Louise / Louizaplein Lesbroussart avenue Louise Bailli / Louizalaan Balijuwstraat (rues désertes sous une lumière aveuglante) Gare du Luxembourg / Luxemburgstation Gaulois parc du Cinquantenaire / Galliërs Jubelpark rond-point Schuman / Schumanplein (je descends) * Assis au " Bentley ", je me suis absorbé dans la lecture du " petit atlas du grand Bruxelles ". Nulle mention de quartier européen. Jai tenté den dresser un périmètre. Limite Nord : létroite rue Joseph II, la rue Stévin jusquà lavenue de Cortenberg. Limite Est : lavenue de la Joyeuse Entrée, lavenue dAuderghem jusquà la rue du Général Leman. Limite Sud : la rue du Général Leman, la place Jourdan, la chaussée de Wavre jusquà la rue du Trône. Limite Ouest : la place du Trône, lavenue des Arts. * Les employés arrivent au bureau, cest lundi. Il a plu toute la nuit. Place du Luxembourg, rond-point Schuman, rue de la Loi, rue Wiertz, rue Belliard, rue de Trèves trop de voitures. Près des gares et des stations de métro, les gens sortent par groupes, par grappes, comme des automates. Lair ailleurs. Ils sont toujours dans leur dimanche. Un dimanche en famille, au soleil. Chaque matin, cest la dernière cigarette, lultime petit cigare, petites bouffées avant la journée. Un petit plaisir en vitesse. Un petit plaisir avant le reste. * Place du Luxembourg. Il pleut. Je déjeune au " Grapewine ". Conversations en anglais. Ailleurs A la table en face de la mienne, trois femmes discutent, elles boivent du café et fument des cigarettes. Conversation animée, larges gestes, mains et bras senvolent. Elles sont Espagnoles. Beautés du Sud. Cheveux brun sombre, larges bouches, habillées avec ce chic décontracté, elles ont entre trente et trente-cinq ans. Lune a les yeux bleus. Je la regarde. Elle est indifférente, naturellement. Se doute t-elle Elles parlent, parlent, parlent encore ; je nentends rien. Leurs paroles forment une petite musique qui me grise. La pluie continue de tomber, place du Luxembourg. Temps davril. Des hommes passent en imper, le cellulaire collé à loreille. Elles parlent, fument. Brune aux yeux bleus. Leurs paroles se déversent comme la pluie. * Je pense à cette légèreté dêtre des années soixante Une vieille rengaine revient sans cesse en tête : " il y a le ciel, le soleil et la mer ". Cest tellement démodé et gentil. La vie est belle et sans stress, vous ne pensez quà vous promener lentement dans les rues inondées de soleil. Vous prolongez votre temps de midi jusquà seize heures, assis à la terrasse dun café. Le travail attend et de délicieux frissons de bien-être parcourent votre individu. Où est passée cette insouciance ? * Hier, jai trouvé un plan de Kiev à la librairie européenne ; jai aussi découvert un restaurant arménien à proximité du rond-point Schuman. Aujourdhui il y a du soleil. * Prisonnier de mon territoire, de mes errances, du " quartier européen, je traîne sur les quais de la gare du Luxembourg pour rêver. Je ne me lasse pas de lire les horaires des trains de fonctionnaires. Vauban : Bruxelles Luxembourg 07h35 Milano Centrale 19h25 Etoile dEurope : Bruxelles Luxembourg 09h35 Luxembourg 11h53 Iris : Bruxelles Luxembourg 12h34 Chur 21h25 Jean Monnet : Bruxelles Luxembourg 17h50 Strasbourg 22h32 A partir du 1er mai 2004 un nouveau train quittera la gare de Bruxelles-Midi pour lEurope orientale. Jan Kiepura Bruxelles Midi 18h21 Warszawa Centralna 08h51 Minsk Passajirski 21h28 Moskva Belorusskaja 09h08 * Couloirs. Moquette épaisse. Je me rappelle une autre vie et rêve à un emploi protocolaire ici, aux étages supérieurs dun de ces bâtiments que je parcours comme un voleur. Joccuperais un bureau calme, deux ou trois fenêtres avec vue sur Bruxelles. * AN88 B-7 B-28 B100 B232 BRE2 BREY BU-1 BU-5 BU-9 BU24 BU29 BU31 BU33 C-80 C100 C107 CHAR CSM1 CSM2 DM24 DM28 F101 G-1 G-12 GUIM IMCO J27 J30 J-37 J-54 J-70 J-79 J-99 JECL L-41 L-86 L102 L130 LX46 MO34 MO51 MO59 MO75 N-85 N105 SC11 SC15 SC27 SC29 SDME TERV VM-2 VM18 A-73 CCAB OVER CLOV PALM WILS HTWG LA-8 MARK VDBR KORT * Peu après dix-neuf heures, jai suivi lavenue Louise pour rejoindre le quartier européen. Désert. Toujours cette vibration dans lair du monde du travail. Javais lespoir de photographier quelque femme élégante, étrangère, pressée. Mais non. Trop tard. Désert. Rue de la Loi, jai aperçu une grande dame aux vêtements flottants dans lair de la fin daprès-midi dété. Légère brise. Je lai suivie. Belle silhouette, elle portait une petite mallette jaune. Trottoir de gauche, à la hauteur de la rue dArlon, jétais presque à côté delle au feu rouge. Elle a traversé au vert sans se retourner. Jai à peine vu son visage que jai deviné très sombre, inquiet, préoccupé. Effluves poudrés de " lheure bleue ", un ancien parfum de Guerlain. Jai ralenti, lui ai laissé prendre de la distance. Trottoir de droite. Elle sest engagée dans la rue de Trèves. Jai suivi des yeux la petite tache jaune de sa mallette jusquà ce quelle disparaisse, happée par le gris des buildings. Petit point jaune. * A la fin de la journée, je consulte les cartes de visite accumulées comme si tous ces noms pouvaient maider à résoudre lénigme de mes allées et venues dans les bureaux de la Commission. Petits cartons bristol ornés du drapeau européen. Des adresses, des numéros de téléphones, de télécopieurs, des courriels, des titres, des fonctions qui demeurent mystérieux. * COLL PRESS ECFIN ENV INFSO ELARG SDT MARKT RELEX SCIC TRADE REGIO TREN SANCO ECHO EFSA DEV EMPL OLAF AIDCO COMP FISH INFO POINT ESTAT OPOCE TREN AGRI JAI RTD TAXUD SJ CENTRE DE CONFERENCE CUISINE CENTRALE ARCHIVES STOCKAGE ARCHIVES HISTORIQUES * Au restaurant arménien, curieusement appelé le Belliard, un CD de Nani Brégradzé passe à linfini. Des chansons sans âge, en mineur, accompagnées dun piano désaccordé. Airs mélancoliques, solitude, amours perdues. Je fume des Prima, ces populaires cigarettes russes, offertes par le patron. Un homme sombre et nostalgique. Nous nous évadons vers une autre Europe, vers un autre temps, vers lOrient. La vodka aidant, cette nostalgie devient presque savoureuse. Tous les deux, nous nous sentons égarés ici. * Jai pris quelque habitude à la cafétéria du Breydel. Dernier étage. Belle lumière, vue sur Bruxelles. Jarrive vers treize heures trente et minstalle à une table près dune fenêtre. Personne ne semble me remarquer. Je pourrais rester des heures ici, dans le calme de laprès-midi. Des heures à regarder évoluer la lumière, à suivre la course des nuages. Jécoute des conversations, jessaye de comprendre. Je reste seul. Un après-midi de soleil, un jolie femme une Irlandaise - ma demandé ce que je faisais ici avec mon appareil photo. Je lui ai montré mon badge " presse technique ". Vous savez, ai-je dit, je ne suis ni journaliste, ni technicien, plutôt un flâneur venu se perdre dans les bâtiments de la Commission européenne. Et jai ajouté quil fallait bien " varier les plaisirs de la promenade ". * Je voudrais méchapper. Me jeter dans un train. Je traverserai la grande Allemagne avec ses villes aux noms prestigieux. Au départ de Berlin Lichtenberg, jirai en Pologne, en Ukraine, en Moldavie, en Roumanie, en Bulgarie ; je mattarderai encore à Istanbul. Jembarquerai sur un antique navire russe pour une croisière sur la mer Noire, jarriverai en Crimée, franchirai le détroit de Kertch avant de gagner le Caucase. La république des Adygéens, des Tcherkess, lAbkazie, lOssétie du Sud, lIngouchie, le Daghestan, lArménie, lAzerbaïdjan. A Bakou, un autre bateau memmènera dans la dépression caspienne. Des trains longs, lourds et bleus memporteront lentement jusquau Kazakhstan. Je menfoncerai loin dans lAsie centrale. Là-bas, je contemplerai durant des heures des cieux rares et le temps pourrait sarrêter. Loin de loccident. Propos de Philippe Herbet |
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