I “Odeurs d'Afrique”, Thomas CHABLE” I


Odeurs d'Afrique

LENTEMENT, TRÈS LENTEMENT, je me rends compte que ce
sourd et imperturbable grondement qui se répercute à chaque infime parcelle du cargo prend possession de ma tête, de tout mon corps.
Partis d’Anvers voilà maintenant quatre jours, à bord du Vladislaw Lokietek, bateau sorti des ateliers de Gdansk, nous sommes à la hauteur du Sahara occidental. Il navigue vers le Nigeria avec comme première escale Dakar. C’est là que je descends pour continuer en train vers le Mali. Un bus sans doute pour le Burkina Faso; les derniers cent mètres jusque chez l’ami Sékou, à pied, sans problème.
Le regard perdu dans l’horizon, je repense à cette énorme salle des machines où, juste à côté de l’étage du carter moteur se trouvent deux brinquebalants de vieux fauteuils, une petite table, une armoire et, accroché à la porte, un morceau de miroir à côté duquel sont épinglées quelques trop vieilles photos de charme. Petit espace douillet recréé dans cette ambiance infernale, baignée d'une odeur de mazout et de pain rassis.

LE SOIR VENU, l’air presque frais chasse les derniers effluves d’une journée trop chaude. La lumière des étoiles fait place à celle de la lune. Alors, je déambule dans le labyrinthe des ruelles, guidé par l’éclairage diffus des lampes à pétrole. Le bruit omniprésent de la journée a laissé place aux palabres nocturnes, parfois déchirées par un éclat de rire.
Passer ainsi d’une ambiance mélodique à une autre, je pourrais faire beaucoup de chemin comme ça, d’un chant à un autre, de celui des Talibés qui récitent quelques versets du Coran au grésillement des braises sur lesquelles le thé bout. Les heures s’égrènent à leur rythme. Toujours trois petits verres de ce thé chinois.

Les Tamascheks disent: le premier, amer comme la mort, le second doux comme la vie, le dernier sucré comme l’amour.
En général, j’essaye d’éviter le premier.

LA LONGUE PIROGUE NOIRE à l’odeur de beurre de karité, avance lentement à travers l’éclat sombre, métallique de l’eau du fleuve.
À l’avant de l’embarcation, le bruit violent du moteur hors-bord ne nous atteint pas, on n'entend que le vent qui remplit les oreilles et le froissement de l’eau qui heurte la proue. À de rares moments, le pilote s’accroupit, puise d’une main un peu d’eau de ce fleuve qui charrie toute l’histoire, toutes les épopées oubliées des anciens royaumes du Mali et la boit. Pendant plusieurs jours nous glissons seulement entre l’eau et le reflet toujours éblouissant du soleil.
Un jour, sans trop de vent - juste de quoi voir passer les poissons - mes idées s’échappent, m’échappent. Tout a l’air de me glisser sur la peau, sans laisser de traces. Des jours comme ça, à essayer d’attraper la queue du temps, un peu miné, je me demande ce que je fais là à ne pas comprendre grand-chose.

LA NUIT, celle des jours de gloire du cinéma “ Houet ”, celui juste derrière la cour où je me suis installé, mieux vaut ne pas essayer de dormir, vu la bande son usée qui crie les dialogues que l’oreille, même tendue, a du mal à comprendre. Les jours de pleine lune l’image est assez blafarde, mais le cinéma à ciel ouvert a le plus beau plafond qui soit: les étoiles.
C'est là à côté qu’il m’a pris l’idée de louer un pied-à-terre dans une grande cour. La lumière arrive à l’intérieur de la pièce par raies, comme coupée au couteau, dans laquelle la poussière tourbillonne. Agréable quiétude à rester dans cette pièce fraîche. À l’avant une terrasse qui domine le quartier, d’où l’on peut avec un léger sentiment de voyeurisme regarder chaque cour, chaque famille, chaque microcosme. Une allée qui dessert chaque chambre où tout le monde, femmes et enfants vous souhaite, le sourire large, la bienvenue. À partir de ce moment vous savez pourquoi vous êtes entré là.
Dans l’une des chambres habite Isohla, une grande Yoruba de Lagos. C'est chez elle que je peux rester des journées entières à l’écouter raconter les “ allumées ” histoires de la cour ou celles de chez elle au Nigeria. Un havre de tranquillité, surtout lorsqu'elle s’affale de tout son être sur son lit, juste à côté de sa perruque mise à sécher, entre les différents produits de maquillage et les casseroles où mijote le repas; alors elle rêve doucement à son pays.

AMBIANCE TRÈS CALME DE FIN DE JOURNÉE, d’un dimanche qui n’en finit pas, d’un temps enfin apaisé, balayé par un vent de fine poussière. J’arrive à la chambre, étroite, sorte de bout de cul-de-sac. On m’apporte un drap de lit, grand, propre mais surtout rouge; un de ceux que l’on n’ose pas trop regarder. Il détonne dans cet hôtel. Ce drap-là me pose problème, pièce vivante dans cette chambre éclairée au néon. Problème résolu au moment-même où je me couche dessus et y dépose la crasse accumulée le long de la journée. Il fait aussitôt partie intégrante de la pièce, de l’hôtel. À vrai dire, l’intégration est chose facile par ici pour qui sait se laisser modeler par le temps mais aussi par le vent. Rien ni personne ne résiste à ce merveilleux sculpteur et (chacun) finit par se fondre sans s’en rendre compte dans le paysage humain de la boucle du Niger. De ce qui a pu exister ici des différentes civilisations, il ne reste rien d’autre que ces tumulus au bord de l’eau. Les édifices construits en briques de terre, sont retournés à la terre, celle-là même qui leur avait donné la vie. On peut alors venir ici comme les premiers hommes qui arrivèrent dans ces contrées, devant un espace vierge où tout s’offre à vous dans sa plénitude. Pas le moindre son discordant, pas un mouvement pour déranger cette plaine où passe silencieux le fleuve.

WOLCONTO, là, au loin de Bobo Dioulasso, village presque perdu dans sa brousse, à ne plus trop savoir ce qui se passe de l’autre côté de ses frontières; en suspension dans le temps, comme arrêté dans sa course. Depuis quand? Personne ne le sait et d’ailleurs personne ne s’en soucie. Le temps n’a qu’une existence très incertaine et puis si chacun aime à avoir une montre, faudrait pas oublier que c’est aussi un bijou. Leur temps à eux, il y a des lunes qu’ils lui ont fait la peau, et bien même. Il n’est plus très reconnaissable. Comme un vieil élastique il s’étire, reprend presque sa place, repart dans un sens, où l’on n’en voit plus le bout, et disparaît. Il n’en reste qu’un ersatz dont on se demande à quoi il tient encore.

ILS ÉTAIENT QUATRE arrivés en dernière minute, quatre Bellas qui revenaient de Côte d’Ivoire où pendant quelques mois ils avaient cherché l’argent. À voir leurs lourdes malles toutes neuves, ils avaient dû le trouver. Pourtant l’un d’eux y avait aussi trouvé la maladie; sa mauvaise toux l’empêchait de dormir, nous aussi par la même occasion. Son copain était revenu avec un radiocassette, un huit piles. Il n’arrivait pas à se décider à l’enlever de sa boîte d'emballage une fois pour toutes. Ses mains la tournaient et retournaient dans tous les sens, parfois l’ouvraient, en sortaient précautionneusement l’objet tant chéri pour aussitôt, après l’avoir regardé furtivement, le remettre soigneusement en place. Comme s’il n’osait pas encore croire que le radiocassette était bel et bien à lui. Le lendemain, n’y tenant plus, la boîte vola à l’eau et la cassette dans le magnéto qu’il fit jouer pendant tout le voyage. Tous les jours la même et unique cassette. Au début j’étais très enthousiasmé par cette découverte musicale, mais il n’a pas fallu longtemps pour que je déménage ma couchette un peu plus loin. Un autre de la bande était revenu avec plusieurs flacons de parfum dont périodiquement il s’aspergeait. Son miroir était petit, ses bagues très grosses. L’une, rectangulaire, lui prenait trois doigts, avec écrit dessus un verset du Coran. Quant au quatrième, toujours à préparer le thé, il me laisse comme un immense trou de mémoire.

LAC DÉBO: espace aux limites à peine perceptibles. Çà et là apparaissent quelques îlots laissés par la décrue des eaux, dont Barcapile, le plus grand campement de pêcheurs Bozo. Ici, dans cet immense espace, l’œil parcourt librement l’horizon, il porte loin, rien ne l’arrête. Il peut à son aise, comme la pensée, parcourir cette vaste étendue où se fondent dans l’air de la mi-journée l’eau, la terre, le ciel. Aucun obstacle, pas même l’arbre à palabre, juste le soleil comme témoin. Le jour se lève tôt, les femmes avant lui. Premiers sons répercutés dans toute l’Afrique noire du martèlement du pilon dans les mortiers. La lumière arrive, ravive les formes, les couleurs de tout cet univers. Aux moments creux de la journée, alors que dans tout le campement les corps laissés à l’abandon de la sieste recherchent un peu de fraîcheur, seuls les enfants continuent leurs jeux. Je reste subjugué par les dessins qu’ils tracent à toute vitesse sur le sable. Sortes d’arabesques. Sitôt finies, sitôt effacées pour que le doigt qui entaille le sable en retrace une autre. Me viennent alors à l’esprit les dessins faits sur les pirogues, à la proue et à la poupe. Motifs géométriques très colorés, signature des ateliers de fabrication, moyen de reconnaître la pirogue que l’on croise.

EN FIN DE JOURNÉE, juste avant que le soleil ne s’éclipse de l’autre côté de l’horizon sur lequel il s’écrase lentement dans un dernier sursaut de lueur, il fait encore vibrer les couleurs de toutes choses, les baigne dans une atmosphère ambrée, puis le ciel, la terre, le fleuve, les gens glissent, disparaissent dans l’uniformité de cette douce lumière grise, chaude, onctueuse mais surtout mate. Alors il ne reste que quelques courtes minutes avant que tout ne soit absorbé par la nuit. Moment divin, à peine tâché par l’apparition de quelques moustiques. Quiétude que l’on voudrait plus longue! Mais la nuit se fait arracher par le vent, les moustiques aussi, tant mieux.

Propos de Thomas Chable


Pour tout renseignement concernant la location
de
l'exposition : contretype@skynet.be



“Odeurs d'Afrique”
Thomas CHABLE


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