I Denise COENEN I

Denise COENEN est décédée en 2003.

Autoportrait:

Elle traversa les deux guerres mondiales: la première en suçant paisiblement un lait maternel généreux, la seconde en émergeant par chance mâtinée de prudence.

La joie de deux enfants, des voyages, des activités multiples et diverses qui ne permettaient que d’engranger sans créér. Mais engranger est un maître-mot. Une moisson qui conduit enfin à un travail, précipité et foisonnant.
Rien cependant n’est vraiment là, ne sera jamais là.
D’où l’évidence d’autres maîtres-mots: doute-dérision.

juin 1998.


Photographies sans nom

Les photographies de Denise Coenen n’ont pas de titre, pas de légende. Ce sont des icônes sans parole. Ainsi peuvent-elles se dérober à tout inventaire. Est-ce à dire qu’elles sont innommables?
Les “privilégiés” autorisés à passer le seuil de son atelier savent bien qu’il n’en est rien. Certes, les photographies de Denise Coenen n’ont pas un nom, catalogable, officiel, permettant de les identifier, de les figer, de les réduire à la simple expression de leur titre: l’auteur les veut insaisissables...comme elle-même. Mais voilà: si les photographies se défendent d’être nommées, pourtant, dans le même mouvement, de toute la force quasi désespérée de l’acte créateur qui les habite, elles appellent notre regard pour que nous leur donnions ce nom, ou plutôt des noms, des commentaires, un long discours. Elles appellent nos rêves pour que nous en recherchions l’histoire qui s’y est tapie sous l’absence de légende. Elles appellent notre présence pour accéder à l’existence dans notre imaginaire, pour échapper à l’anonymat, à la mort. Et finalement, sans toujours le savoir, comme par inadvertence, nous cédons à cette demande informulée qui pourtant nous presse: nous leur donnons des noms secrets. Ainsi éclosent à travers nos paroles des univers de rêves, de voyages en pays lointain, de violences insoupçonnées, d’angoisses indicibles, de tensions apaisées: les images nous ont interpellés, captivés, captés; elles ont débordé leur cadre précisément absent et cette fois, nous les avons vues, rencontrées, reconnues par cet acte de baptême qui tout à la fois enclôt et ouvre la voie à tous les vagabondages. C’est de cette manière qu’ont été appelées à la vie “la flamme”, “au-delà de neuf mers et de neuf terres”, “l’étoile éclatée”, “la dague”, “la disparition”...
Images finalement nommées, mais à voix basse, de ce nom secret que l’on donne aux nouveaux-nés de peur qu’une mauvaise magie s’en saisisse pour les renvoyer au néant.


Marianne Mesnil
Bruxelles, 20 décembre 1997.

(
Marianne Mesnil est titulaire de la chaire d’anthropologie de l’Europe à l’Université Libre de Bruxelles).


Denis Coenen: Formalisme et expressionnisme.

Ce qui distingue Denise Coenen d’autres brillants photographes d’art est sa capacité d’adaptation. Elle excelle dans des styles si éloignés l’un de l’autre qu’ils semblent s’exclure mutuellement dans l’oeuvre d’un même artiste visuel.
Le même peintre pourrait-il avoir créé les abstraction linéaires de Mondrian et les peintures d’action de Jackson Pollock ?

La “série des épingles” est un parfait exemple du style formel. Cette série est un admirable accomplissement esthétique. Sur un fond blanc uniforme, de courtes lignes droites d’égale longueur sont organisées en légères et élégantes compositions, chacune paraissant être une variation sur le même thème. La position d’une ligne droite en relation aux autres est le seul aspect qui change. Toutes les autres variables possibles ne varient pas: les lignes sont également précises, la lumière est de même intensité sur toute le surface, le format est toujours carré.

Les éléments utilisés pour créer ces compositions sont formels. Les compositions ne diffèrent que par l’arrangement des éléments linéaires. Certains éléments sont centrés et certains ne le sont pas; certains sont statiques, d’autres sont instables; certains sont régulièrement disposés, d’autres le sont librement. Ces compositions ne sont pas figuratives. Evidemment nous voyons que les courtes lignes droites sont des épingles photographiées sur une surface plane , mais nous les percevons comme formes, non comme des images d’épingles.

La série a une dimension symbolique. Les contrastes sont de type blanc-noir, sans aucune gradation de gris; les lignes sont droites et précises sans aucun flou; le plan a évidemment été conçu à l’avance, et l’exécution est conforme au plan. Tout ceci symbolise clarté, rationalité, contrôle. Les émotions troublantes sont facilement maîtrisées dans ce monde minimaliste et froid.

Une autre série, que j’appellerai la “série des ombres” appartient à un monde complètement différent où les artistes veulent exprimer avec force comment ils réagissent à ce qu’il photographient. pour exprimer ces réaction émotionnelles, le style expressionniste ajoute, supprime, ou déforme ce qui est vu par l’oeil ou l’objectif. Il crée de nouvelles images qui communiquent ce qui est derrière ce que nous voyons.

Dans les épreuves expressionnistes de Denis Coenen, l’obscur domine. Ce n’est jamais un solide noir -ni un pur blanc- mais différentes valeurs de gris, mélangées comme dans les nuages. Les contours sont distincts, les formes circulaires se perdent dans l’arrière-fond. Des taches irrégulières créent un avant-plan. Comme les photos ne sont pas mises au point, il y a un flou généralisé sur toutes. Au point de vue formel, l’absence de distinction -dans les valeurs, les contours, et les lisières - est la caractéristique principale de ces images .

Ces photos sont principalement figuratives . Nous reconnaissons des choses qui existent autour de nous: mains, vêtements, fleurs, matières. Elles sont le contenu de ce que le photographe veur évoquer ou suggérer. Ce sont des parties , souvent petites, d’images plus grandes. Leurs contextes les rendent ambiguës. Cette main, derrière un papier fin et une ligne droite, est-ce un appel au secours ou une malédiction ? Cette jambe dans l’ombre, est-elle couverte par un morceau de tissu ou est-ce la peau que nous voyons ? Deux bras croisés devant une tête: est-ce un geste d’autoprotection ou le préliminaire à un shampooing ou les deux? Ces deux pointes sous un tissu tendu, est-ce une évocation de bouts de seins?

Les dimensions symboliques de ces images expressionnistes sont confusion et ambiguïté, incompréhension et danger. Elles décrivent un monde où les choses, les idées et les sentiments sont sans tranchant, où ils peuvent avoir une signification, ou son contraire, ou les deux à la fois. Comme tout est flou, nous ne pouvons comprendre, et nous sommes ainsi menacés par de vagues dangers.

Comme elle inclut à la fois des travaux formels et impressionnistes de haute qualité, l’oeuvre de Denise Coenen est exceptionnelle. Elle a été capable d’assimiler la perspective intérieure et les techniques photographiques de chaque style.

Le sens d’exploitation et la capacité d’adaptation de denise Coenen ne se limitent pas à ces deux styles. Elle va certainement continuer à nous surprendre et nous enchanter par de nouvelles créations en d’autres styles encore.

Jacques Maquet, 1998
(Jacques Maquet est professeur émérite de l’Universtité de Californie à Los Angeles ,UCLA, où il a enseigné au Département d’Anthropologie pendant vingt ans).



Bibliographie:

Denise Coenen. Photographies sans nom.
Editions Contretype, 1998.







Denise COENEN,
Sans titre, 1994
previousnext
Denise COENEN
Sans titre, 1994
previousnext
Denise COENEN
Sans titre, 1998
previousnext
Denise COENEN,
Sans titre, 1999
previousnext
Denise COENEN,
Sans titre, 1993

previousnext