| I Jean-François SPRICIGO SILENZIO I > 21 septembre - 6 novembre 2005 Biographie A PROPOS DES PHOTOGRAPHIES DE JEAN-FRANÇOIS SPRICIGO Jaime beaucoup ce quil fait, je veux dire ce quil défait. Son savoir-défaire fait mieux que bien des accomplissements. Il est facile dêtre un faiseur. Il suffit de donner du paraître, toujours plus de paraître, à la florissante entreprise des faillites de lêtre. L"air du temps" est propice aux faiseurs. Le temps des faiseurs semploie à accoutumer le regard - lesprit aussi - à la séduction vénale des mirages de société. Il le conditionne à la berlue, en tant que valeur marchande. Au fond, quand on y songe, rien de plus proche de la prostitution quun regard, en cette époque où le spectaculaire décide, en maître, du destin des hommes et des choses. A limmense devanture des images, les apparences offrent leurs charmes au regard. Le regard ne met pas longtemps à acheter son plaisir de regarder. Les profondeurs peuvent aller "se rhabiller". Nue, leur vérité décourage la crédulité, jugule le vice, nous rappelle que la connaissance nest pas fille facile, dont on jouirait à la sauvette. Elle nest donc pas de mise. À une époque où, hélas, la frivolité flatte et règne, luvre de Jean-François Spricigo fait, face à cette frivolité, figure dhérésie ô combien nécessaire. Le photographe de toute évidence nest pas de la religion des montreurs dappas. Montrer, ce nest pas assez pour lui. Montrer les appas, cest trop. Il ne sagit pas, dans son cas, de nier le visible, mais de le renvoyer à ses soubassements, ses ratés, ses tares, ses failles, ses brouillons, pour les aimer, les faire aimer. Il sait plus que tout autre que sil y a de la beauté dans ce monde, ses origines sont convulsives, quelquefois misérables: un effort insensé des ténèbres, ou de la boue, pour se poser en architectes. Jean-François retourne aux origines, à linforme matrice, non pour lenjoliver: en vue den relégitimer les bases chancelantes, friables, rebelles à lesthétisation à tout prix, comme dogme, mode, source dillusion, de facticité, donc de profit. En pénétrant cette uvre, en mattachant à elle par ses alluvions, je me sens confirmé dans une de mes rares certitudes : lostentation nous ment, elle nexiste que pour plastronner, debout dans sa perversité, voire sa cupidité. Il y a bien des années, jécrivis ceci: "Vivre, pour moi cest battre de vitesse ma décomposition."* Surgir le premier, soit par un art, soit par toute autre forme de dépassement de soi, y compris, évidemment, en amour, sur cette ligne darrivée imaginaire qui sépare le passionnel du putrescible et le putrescible de lanéantissant, cétait ce que jappelais alors vivre. A ce jeu, je ne gagnais quaccès divresse, fulgurances dorgasmes, mais je les gagnais contre lextrême conscience que javais de mes progrès en dégradation. Pour vivre, le photographe na pas besoin de se jeter sur la ligne darrivée. Cest au départ, dans son il du dedans, que se produit lévénement. Ici, point de compétition entre le périssable et lau-delà du périssable. Sous lil du dedans, le périssable, intime et universel, en devient un mouvement créatif, fondateur, comme vital, une décomposition surmontée dun vouloir. Une uvre naît, ne cesse de naître, qui pousse la cruelle lucidité au paradoxe dêtre en même temps une délivrance. Lil du dedans se retourne dans ses frontières cavitaires, les recule. Il ratisse large dans les anfractuosités du visible. Il nous libère de notre dépendance envers linsigne superficialité des petits arrangements - traditionnels - avec la réalité des gouffres. Avec lui, ce qui se meurt en nous nest plus tout à fait dun délabrement indigne dune vivacité. Ce qui se meurt en nous, cest ce qui se meurt aussi concomitamment dans nos civilisations de lavoir, au détriment de lêtre. La différence, cest que lil du dedans voit plus loin et plus fort que ne le peuvent ou que ne le veulent les accélérations aveugles de lhistoire. Le rythme de Spricigo nest pas le mien, manifestement. Mais cest comme si, généalogiquement, ils se rejoignaient, sur une même ligne, ni de départ ni darrivée ni tout à fait dailleurs, là se donnent mystérieusement rendez-vous lexigence de vérité de lun et celle de lautre. Jajouterai à cela, tout simplement, mon plaisir davoir découvert un authentique artiste. Marcel Moreau écrivain © Archimbaud Editeur *: "Egobiographie tordue" (LIvre livre Christian Bourgois Editeur), rééditée aux Editions Labor, sous le titre d"Incandescences" INTERVIEW Consultez ici l'interview de Jean-François Spricigo réalisé par Jean-Louis Godefroid (juillet 2005) LE LIVRE En parallèle à lexposition de Jean-François Spricigo "Silenzio" chez Contretype, les Editions Yellow Now publient le livre Silenzio, une exploration de lunivers singulier du photographe à travers un large choix dimages inédites. Pour plus d'informations sur cet ouvrage, cliquez ici. |
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